Les berges des rivières himalayennes sont souvent couvertes de galets lisses chauffés par le soleil, l’eau descend directement des montagnes avec une température proche de celle d’un congélateur correctement entretenu, et le bruit continu des rapides finit progressivement par couvrir toutes les pensées parasites liées à une activité professionnelle.
Dans ce genre d’endroit, on comprend assez facilement pourquoi les fleuves sont considérés comme sacrés par l’hindouisme. Les rivières apportent l’eau, nourrissent les vallées, transportent la vie et rappellent en permanence que tout finit tôt ou tard par continuer sa route vers l’aval.
Ces grandes rivières asiatiques abritent également une biodiversité remarquable. Parmi les nombreuses espèces vivant dans les torrents himalayens figure un poisson particulièrement célèbre en Inde : le Mahseer.
Le Mahseer appartient à la famille des cyprinidés. L’Inde compte environ une vingtaine d’espèces réparties dans les genres Tor, Neolissochilus et Naziritor.
Le plus célèbre d’entre eux est bien sûr le Golden Mahseer (Tor putitora), mythique poisson des rivières himalayennes pouvant atteindre de très belles tailles. Wikipedia indique à l'heure où j'écris ces lignes : 2 mètres 75 pour 54 kg (!!), tandis que FishBase mentionne un individu de 1 mètre 83 pour 54 kg. Je vous avoue être relativement sceptique quant à ces mensurations, mais le Mahseer n’en reste pas moins un fantastique poisson.
Avec sa belle coloration dorée, sa puissance à la touche et son comportement extrêmement combatif, le Mahseer a fini par recevoir les modestes surnoms de “Saumon indien” ou de “Tigre de l’eau”. Réputé pour sa combativité, il a marqué l’imaginaire des pêcheurs depuis l’époque coloniale, au point que Rudyard Kipling (Le Livre de la jungle) le plaçait au-dessus même du tarpon. Pour ma part, je ne partage pas totalement cette opinion : à taille égale, le tarpon me semble tout de même supérieur.
Le Golden Mahseer est présent dans plusieurs rivières descendant de l’Himalaya, notamment dans l’Uttarakhand, l’Himachal Pradesh, le Jammu-et-Cachemire ainsi que dans certaines régions du nord-est indien. On le rencontre généralement dans de profondes fosses rocheuses où le courant reste puissant mais relativement stable.
Une grande partie de sa vie se déroule dans ces pools profonds où nourriture et oxygénation sont abondantes. Mais deux fois par an, avant puis après la mousson, les adultes entreprennent une migration spectaculaire vers des zones plus élevées afin de se reproduire.
Les poissons doivent alors remonter des torrents rapides, franchir des courants extrêmement violents et parfois bondir au-dessus de blocs rocheux pour poursuivre leur progression. Cette capacité à remonter les rivières himalayennes contre le courant explique largement sa réputation de “tigre” des eaux.
Les femelles recherchent ensuite des zones peu profondes, riches en graviers et fortement oxygénées où les jeunes pourront trouver une nourriture abondante composée principalement de larves aquatiques. La ponte se déroule souvent de nuit, avant que les adultes ne redescendent progressivement vers les grandes fosses situées plus en aval.
Le Mahseer est aujourd’hui considéré comme l’un des poissons sportifs les plus prestigieux d’Asie. Dans certaines régions de l’Inde, plusieurs camps spécialisés pratiquent le catch and release, attirant des pêcheurs venus du monde entier pour affronter ce gigantesque cyprinidé des torrents himalayens.
La pratique permet également de faire vivre une partie de l’économie locale, même si certains biologistes rappellent que le catch and release reste loin d’être totalement neutre pour les poissons. Comme souvent en matière de conservation, les choses sont légèrement plus compliquées que les brochures touristiques ne le laissent entendre.
Malgré sa réputation presque mythique, le Mahseer reste vulnérable. Les barrages, la pollution et la modification progressive des rivières perturbent fortement ses migrations et fragilisent plusieurs populations sauvages.
Dans mon cas, la pêche du Mahseer fut un véritable voyage initiatique : après l’avion, le train et les longues pistes de montagne, nous avons rejoint les camps de pêche des rivières Saryu et Maha Kali dans des conditions parfois rendues difficiles par la chaleur torride de cette période de l’année. Les premiers jours de notre voyage furent marqués par des eaux boueuses et plusieurs capots, mais la persévérance finit heureusement par payer avec une première jolie prise dès le troisième jour. Notons également que l’espèce semble devenir de plus en plus rare, comme les guides locaux l’ont souligné à plusieurs reprises.
The banks of Himalayan rivers are often covered with smooth pebbles warmed by the sun, the water comes directly from the mountains with a temperature somewhere between glacial meltwater and a properly maintained freezer, and the constant sound of the rapids gradually manages to drown out most intrusive thoughts related to professional life.
In places like these, it becomes fairly easy to understand why rivers are considered sacred in Hinduism. They bring water, nourish valleys, carry life and constantly remind us that everything eventually continues its journey downstream.
These great Asian rivers are also home to remarkable biodiversity. Among the many species inhabiting Himalayan torrents is one particularly famous fish in India: the Mahseer.
Mahseer belong to the cyprinid family. India hosts around twenty species distributed among the Tor, Neolissochilus and Naziritor genera.
The most famous of them is of course the Golden Mahseer (Tor putitora), the legendary fish of Himalayan rivers capable of reaching impressive sizes. Wikipedia currently mentions specimens reaching 2.75 metres and 54 kg (!!), while FishBase refers to an individual measuring 1.83 metres for the same weight. I must admit I remain slightly sceptical regarding these measurements, although the Mahseer remains an absolutely magnificent fish nonetheless.
With its beautiful golden colouration, brutal strikes and extremely powerful fighting abilities, the Mahseer eventually earned the modest nicknames of “Indian Salmon” and “Tiger of the Water”. Renowned for its strength, it fascinated anglers throughout the colonial era to the point that Rudyard Kipling (The Jungle Book) supposedly ranked it above even the tarpon. Personally, I am not entirely convinced by this comparison: pound for pound, the tarpon still seems superior to me.
Golden Mahseer are found in several rivers descending from the Himalayas, particularly in Uttarakhand, Himachal Pradesh, Jammu & Kashmir and parts of northeastern India. They are generally encountered in deep rocky pools where the current remains strong but relatively stable.
Much of their lives is spent in these deep pools where food and oxygen are plentiful. However, twice a year, before and after the monsoon, adult fish undertake spectacular upstream migrations in order to reproduce.
The fish must then swim through violent rapids, cross extremely powerful currents and sometimes leap over rocky obstacles to continue their progression. This remarkable ability to move upstream against Himalayan torrents largely explains their reputation as the “tiger” of the rivers.
Females then seek shallow, gravel-rich and highly oxygenated areas where juveniles can find abundant food composed mainly of aquatic insect larvae. Spawning often occurs at night before the adults gradually return downstream towards deeper pools.
Today, the Mahseer is regarded as one of Asia’s most prestigious sport fish. In some parts of India, specialised angling camps practise catch-and-release fishing, attracting anglers from around the world eager to battle this gigantic Himalayan cyprinid.
The activity also supports part of the local economy, although some biologists point out that catch-and-release fishing is far from completely harmless for the fish. As is often the case with conservation, reality tends to be slightly more complicated than tourist brochures suggest.
Despite its almost mythical reputation, the Mahseer remains vulnerable. Dams, pollution and the gradual alteration of Himalayan rivers seriously disrupt its migrations and threaten several wild populations.
Which is ultimately fairly logical when concrete walls are built directly across the migratory route of a fish whose entire biological strategy consists precisely in swimming upstream.
In my own case, Mahseer fishing became a true initiatory journey: after planes, trains and long mountain tracks, we eventually reached the fishing camps located along the Saryu and Maha Kali rivers under conditions sometimes made difficult by the intense heat of that time of year. The first days of the trip were marked by muddy water and several blanks, but persistence eventually paid off with a first beautiful fish on the third day. It should also be noted that the species appears to be becoming increasingly rare, as local guides repeatedly pointed out.
Las orillas de los ríos del Himalaya suelen estar cubiertas de cantos rodados lisos calentados por el sol, el agua desciende directamente de las montañas con una temperatura cercana a la de un congelador correctamente mantenido, y el sonido continuo de los rápidos termina cubriendo poco a poco todos los pensamientos parásitos relacionados con la vida profesional.
En lugares así, resulta bastante fácil comprender por qué los ríos son considerados sagrados en el hinduismo. Los ríos aportan agua, alimentan los valles, transportan vida y recuerdan constantemente que todo termina tarde o temprano continuando su camino hacia aguas abajo.
Estos grandes ríos asiáticos albergan además una biodiversidad extraordinaria. Entre las numerosas especies que viven en los torrentes himalayos se encuentra un pez particularmente famoso en India: el Mahseer.
El Mahseer pertenece a la familia de los ciprínidos. India alberga alrededor de veinte especies repartidas entre los géneros Tor, Neolissochilus y Naziritor.
El más famoso de todos es sin duda el Golden Mahseer (Tor putitora), mítico pez de los ríos himalayos capaz de alcanzar tamaños impresionantes. Wikipedia menciona actualmente ejemplares de hasta 2,75 metros y 54 kg (!!), mientras que FishBase habla de un individuo de 1,83 metros para el mismo peso. Debo admitir que sigo siendo algo escéptico respecto a estas medidas, aunque el Mahseer sigue siendo un pez absolutamente magnífico.
Con su hermosa coloración dorada, sus violentas picadas y su extraordinaria combatividad, el Mahseer terminó recibiendo los modestos apodos de “Salmón indio” y “Tigre del agua”. Famoso por su fuerza, marcó profundamente la imaginación de los pescadores desde la época colonial, hasta el punto de que Rudyard Kipling (El libro de la selva) lo situaba incluso por encima del tarpón. Personalmente no comparto del todo esta opinión: a igualdad de tamaño, el tarpón me sigue pareciendo superior.
El Golden Mahseer está presente en varios ríos que descienden del Himalaya, especialmente en Uttarakhand, Himachal Pradesh, Jammu y Cachemira y algunas regiones del noreste de India. Generalmente se encuentra en profundas pozas rocosas donde la corriente sigue siendo fuerte pero relativamente estable.
Gran parte de su vida transcurre en estas profundas pozas donde el alimento y el oxígeno abundan. Sin embargo, dos veces al año, antes y después del monzón, los adultos realizan espectaculares migraciones río arriba para reproducirse.
Los peces deben entonces remontar rápidos violentos, atravesar corrientes extremadamente potentes e incluso saltar obstáculos rocosos para continuar su progresión. Esta impresionante capacidad para remontar los torrentes himalayos explica en gran medida su reputación de “tigre” de las aguas.
Las hembras buscan después zonas poco profundas, ricas en grava y muy oxigenadas donde los juveniles puedan encontrar abundante alimento compuesto principalmente por larvas acuáticas. La puesta suele tener lugar de noche antes de que los adultos regresen progresivamente hacia las grandes pozas situadas río abajo.
Hoy en día, el Mahseer es considerado uno de los peces deportivos más prestigiosos de Asia. En algunas regiones de India, varios campamentos especializados practican el catch and release, atrayendo pescadores de todo el mundo deseosos de enfrentarse a este gigantesco ciprínido himalayo.
La actividad también permite sostener parte de la economía local, aunque algunos biólogos recuerdan que el catch and release está lejos de ser completamente inocuo para los peces. Como ocurre a menudo en cuestiones de conservación, la realidad resulta ligeramente más compleja de lo que sugieren los folletos turísticos.
A pesar de su reputación casi mítica, el Mahseer sigue siendo vulnerable. Las presas, la contaminación y la modificación progresiva de los ríos himalayos alteran seriamente sus migraciones y amenazan varias poblaciones salvajes.
Lo cual resulta bastante lógico cuando se construyen muros de hormigón directamente en la ruta migratoria de un pez cuya estrategia biológica consiste precisamente en remontar los ríos.
En mi caso, la pesca del Mahseer fue un auténtico viaje iniciático: después de aviones, trenes y largas pistas de montaña, alcanzamos finalmente los campamentos de pesca situados en los ríos Saryu y Maha Kali en condiciones a veces complicadas por el calor extremo de esa época del año. Los primeros días del viaje estuvieron marcados por aguas turbias y varios bolos, pero la perseverancia terminó dando resultado con una primera bonita captura el tercer día. Cabe señalar además que la especie parece volverse cada vez más rara, tal y como los guías locales señalaron en repetidas ocasiones.